J'ai voulu regrouper ici quelques uns de mes textes, publiés ici ou là, sur internet ou dans divers journaux...

1. juin, 2020
L'apparition

— Vous savez où est ma femme ?

L’homme est de taille moyenne, maigre, terne. Ses cheveux grisonnants auraient besoin d’un shampoing, et aussi d’une bonne coupe : les mèches sales qui lui balaient la nuque et le front, comme son antique pardessus beige à l’ourlet déchiré, accentuent son allure misérable ; de celle qui, selon l’humeur et la disposition d’esprit, suscite au choix la compassion ou le dégoût.

Il est difficile de lui donner un âge, autant que d’identifier l’origine de son accent. Quelque chose de slave, vaguement… peut-être du hongrois ? En tout cas, il a le phrasé lent et déjà résigné de ceux qui questionnent sans espérer sérieusement qu’on leur réponde ; semblable à ces mendiants, couchés ou à genoux sur les trottoirs des grandes villes, regard éteint, voix désincarnée, qui psalmodient en boucle, une pièce pour manger. Fantômes humains à l’affût d’un sourire, d’un geste ou d’une parole qui les rendraient à la vie, qui les tireraient des limbes où la chute les a conduits.

Quelle chute ? On ne sait pas, on ne veut pas savoir. On presse le pas, on détourne les yeux.

Ce qu’on ignore n’existe pas.

Le Hongrois, lui, ne mendie pas. D’ailleurs, rien ne dit qu’il soit réellement à la rue. Les apparences sont trompeuses, parfois.

— Vous savez où est ma femme ?

Il s’est campé au milieu du passage, dans la portion de couloir qui sépare les urgences des ascenseurs. Il a passé le premier filtre de la salle d’attente et des admissions, forcément. Seuls les malades et leurs familles peuvent transiter par là, mais d’habitude, on les accompagne.

Il est tout à la fois encombrant et timide, désespérant de réussir à attirer enfin l’attention et soucieux de ne pas déranger les soignants au travail, comme s’il s’excusait de se trouver là.

C’est vrai qu’il gêne.

On vient de rentrer d’inter. C’était long, pénible, comme toujours les défaillances cardiaques qui ne tournent pas bien. Le malade est intubé, plus ou moins stable, et on a décidé de le poser directement aux Soins Intensifs. Les pompiers poussent le brancard, l’infirmier et moi marchons de chaque côté. Notre cortège occupe toute la largeur du passage.

— Écartez-vous, s’il vous plaît !

En plus du Hongrois, trois personnes attendent devant les ascenseurs, et s’écrasent le long du mur avec fébrilité. Quant à lui, il se tourne à demi, chancelant légèrement. Lorsqu’il me fait face, je remarque une auréole sombre au bas de sa chemise, débordant sur son pantalon informe. Je ne peux m’empêcher de grimacer un peu, et quand il amorce un geste pour m’agripper le bras, je me dérobe, réaction de rejet instinctive, impossible à juguler.

Sa main retombe. Nos regards s’accrochent.

— Vous savez où est ma femme ? tente-t-il à nouveau, avec moins de conviction.

Je secoue la tête, agacée. Il ne voit pas qu’on est occupés, bon sang ? Le cœur de notre malade a de nouveau des ratés. Si on était dans une série américaine, je serais déjà en train de me hisser sur la civière et de me lancer dans un massage cardiaque spectaculaire, en équilibre précaire, tout en roulant. Mais on est dans la vraie vie, alors je me contente d’ordonner à mes équipiers de se magner le train et je me mets à courir en direction de la Réa.

Quand j’en ressors, vingt minutes après, le Hongrois n’a pas bougé.

Il est toujours planté au même endroit avec son imper dégueulasse, ses cheveux gras et son air désemparé. Qu’est-ce qu’elles foutent, les hôtesses d’accueil, bon sang ? Leur bureau est juste derrière les ascenseurs, à moins de cinq mètres de ce pauvre gars qui cherche sa femme, et il n’y en a pas une qui aurait eu l’idée de venir l’aider !

Faut tout faire, dans ce service.

Très mal lunée, je m’approche, réprimant à nouveau l’impression désagréable qui m’assaille quand je me trouve à sa portée. Je ne suis pourtant pas si sensible à la saleté ou aux odeurs corporelles tenaces, d’habitude, on croise assez de misère dans ce boulot pour finir par se mithridatiser… Mais c’est plus fort que moi, ce bonhomme me révulse.

Me reconnaît-il ? Il me semble, en tout cas, que son regard couleur de pluie s’éclaire quand je m’adresse à lui :

— On ne vous a toujours pas emmené voir votre femme ?

Il hausse les sourcils et met un petit temps à répondre, comme s’il n’en revenait pas que quelqu’un s’intéresse enfin à son problème.

— … Non.

— Comment est-ce qu’elle s’appelle ?

— … Rosa.

Toujours cette latence bizarre, dans chacune de ses réponses. Est-ce la barrière de la langue, ou bien autre chose ? J’acquiesce, mal à l’aise et pressée d’écourter la discussion.

— Donnez-moi le nom de famille, s’il vous plaît. Je vais aller demander aux hôtesses dans quel box elle a été installée, puis je vous conduirai.

Il s’exécute, et je tourne les talons. J’ai hâte d’en finir et d’aller manger, avant qu’on m’appelle à nouveau à la rescousse de tous les désespérés du canton.

— Comment tu épelles ça ? demande Patricia quelques secondes plus tard, en se plongeant dans le listing des malades présents.

C’est un jour calme, ils ne sont pas si nombreux que ça. Même si je n’ai pas la moindre idée de la manière dont s’orthographie le patronyme de ma patiente-mystère – désolée, mais moi, le hongrois… – l’hôtesse et moi arrivons rapidement à la conclusion qu’aucune des femmes admises aux urgences ce jour-là ne porte ce nom là. Et aucune ne se prénomme Rosa.

Je soupire, pas complètement surprise. Il me semblait bien qu’il était un peu perdu. Peut-être que sa femme n’est pas aux urgences, qu’il s’est trompé d’étage ? Je retourne à sa rencontre, pour lui suggérer d’aller demander aux admissions générales, qui ont accès aux entrées de l’ensemble de l’hôpital.

Mais le couloir est vide. Le Hongrois n’est plus là.

Alors qu’il a demandé en vain qu’on l’amène à sa femme pendant plus d’une heure, il a disparu sans m’attendre.

Déconcertée, je fixe l’endroit où il se tenait tout à l’heure. L’infirmier qui m’a accompagnée sur l’inter passe à ce moment-là.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu fais une drôle de tête…

— C’est le type en imperméable, tu sais, celui qui n’arrêtait pas de demander où était sa femme et qui bloquait le passage… Il a disparu.

L’infirmier me dévisage d’un air de doute.

— Un type en imperméable ? T’es sûre ? A part les trois collègues qui attendaient l’ascenseur, je n’ai vu personne.

Il est tard, et j’ai faim. Je n’insiste pas, et j’aurais oublié l’histoire, si la dévouée Patricia n’était pas revenue me trouver un peu plus tard. Elle a été plus opiniâtre que moi, elle a cherché, et elle a trouvé.

Il y avait bien une Rosa au nom de famille hongrois, hospitalisée aux urgences en état critique, après un grave accident de la route.

C’était il y a trente ans. C’est ici qu’elle est morte, réclamant sans doute son mari jusqu’à la fin.

Où est la réalité ? Où est la fiction ?

J’étais bien aux urgences, ce jour-là, et j’ai vu l’homme en imperméable qui cherchait sa femme.

Était-il hongrois ? Revenais-je vraiment d’une intervention difficile ?

Qui saurait le dire ? Et dans le fond, est-ce vraiment si important de savoir quelle est la part de réalité d’une histoire ?

Même le plus sourcilleux des biographes ne peut éviter, de temps à autre, de faire un pas de côté lorsqu’il décrit la vie pourtant réelle de ses personnages historiques. C’est l’incontournable subjectivité du point de vue extérieur, la tendance naturelle de tout conteur : celle de combler le vide, de compléter ce qu’il sait par ce qu’il suppose, ce qu’il devine, ce qu’il invente.

Raconter, c’est déformer, et certainement trahir. C’est rapporter les événements tels qu’on les a vécus, et non pas tels qu’ils furent. Et c’est aussi, fatalement, prêter aux personnages des qualités comme des défauts que, sans doute, dans la réalité ils n’auraient jamais eus.

La fiction n’est rien d’autre que la réalité, telle que la voit l’écrivain, et ses personnages, héros vivants et fictifs de deux mondes à la fois.

9. mai, 2020
Le chant mystérieux du rossignol

— Vous comprenez un peu le français ?
— Un petit peu, répond Ndeye, m’adressant un sourire lumineux.
C’est une toute jeune fille de dix-sept ans, vêtue d’un boubou aux couleurs vives.
— Elle ne parle pas bien du tout, corrige la dame qui l’accompagne, avec un accent africain à couper au couteau. Elle, elle fait des bébés, l’intellectuelle de la famille, c’est moi.
Gigantesque éclat de rire.
— … Je suis Adama, la grande sœur, précise-t-elle avec gaité.
Dans le couffin, le minuscule bébé qu’elles ont amené émet un couinement. Adama bondit de sa chaise, prête à le prendre, mais le petit s’est déjà rendormi. Elle se rassied. D’après le dossier, il y a plus de quatre heures qu’elles patientent, mais quand je m’excuse de les avoir fait attendre si longtemps, elles ouvrent d’immenses yeux étonnés.
— Mais c’est normal ! Dans la salle d’attente, nous avons vu beaucoup d’autres personnes qui étaient très malades, proteste Ndeye.
Je la dévisage avec surprise. Son français est parfait, mais dans la seconde, Adama reprend la parole, patiemment :
— Elle dit que ce n’est pas grave. Elle dit que le mal ne l’avait pas sérieusement atteinte.
— Euh, oui. J’avais compris.
— J’essaie de lui apprendre le français. Mais elle n’est pas très douée, comme vous voyez, déplore Adama, avant d’éclater de nouveau d’un rire tonitruant, et de réveiller le bébé. Ravie, elle s’empresse de le sortir du couffin, l’enveloppant d’un regard d’adoration avant d’écarter un peu les langes pour me permettre de l’admirer.
— Mon neveu, dit-elle avec fierté. Il s’appelle Adama, comme moi.
— C’est un très bel enfant. Et un beau prénom. Bonjour, Adama.
Le bébé me fixe, rote, puis se met à pleurer.
— Il a faim, décrète Adama en le tendant à sa sœur.
Il commence aussitôt à téter, sa toute petite main posée sur le sein de sa mère. Elle le berce, débordante d’amour.
Plus rien n’existe.
En silence, nous contemplons Ndeye qui nourrit son enfant, dans la lumière crue des néons du plafond, le silence uniquement troublé par ses petits bruits de succion et la déglutition. Je devrais reprendre la parole, m’enquérir de ce qui l’a amenée à consulter aux urgences aujourd’hui.
Fièvre il y a trois semaines, d’après ma fiche.
Je ne savais déjà pas très bien quoi faire de ça avant d’entrer dans le box, et encore moins maintenant. Ndeye n’a pas de température, et elle a l’air aussi peu malade que moi.
L’enfant a perdu le mamelon et il s’agite, cherche à l’aveugle, à petits coups de tête adorablement maladroits. Avec douceur, Ndeye le redresse, lui tapote le dos jusqu’à ce qu’il fasse son rot, puis l’installe à l’autre sein.
La tétée reprend.
— Il a très faim, constate Adama avec beaucoup de satisfaction.
J’approuve, incertaine, puis je me décide à chuchoter à l’adresse de la mère, pour ne pas déranger le bébé :
— … Et donc, vous avez eu de la fièvre. C’était début avril, c’est ça ?
Elle fronce légèrement les sourcils, puis son visage s’éclaire.
— Ah oui. J’ai été très malade.
— C’était vraiment une forte fièvre. Elle tremblait, et elle était si fatiguée qu’elle ne pouvait plus s’occuper du bébé. Et puis, c’est passé.
— C’est passé, confirme Ndeye.
L’enfant a fini de manger et s’endort sur le sein, sa bouche délicate à demi ouverte tétant par moment le vide, son petit corps tout abandonné et confiant. Avec précaution, sa mère le recouche, rajuste le drapé ample de sa robe, sa coiffe. Elle met son manteau, prend son sac.
— Peut-être le palu, suggère Adama.
Elles se consultent du regard.
— Peut-être, admet Ndeye.
Adama me tend la main.
— Merci pour tout.
— Passez une belle soirée, ajoute sa sœur, dans son français parfait.
Ensuite, elles sortent.
Pourquoi écrire ? C’est ce que vous m’avez demandé, cher Dan, me faisant l’honneur de penser que je pouvais, à cette question, vous apporter une réponse digne d’une philosophe. Votre confiance me touche, mais je ne suis pas une philosophe. Je suis une conteuse.
Pourquoi Ndeye est-elle justement venue aux urgences ce jour-là, alors qu’elle n’était pas malade et n’avait rien à y faire ? Pourquoi est-ce justement moi qui l’ai prise en charge alors que, depuis le matin, j’étais débordée, exténuée, énervée, alors que je n’en pouvais plus, que dehors, du cœur du service à la salle d’attente, il n’y avait que la peur, la colère, le chaos ?
A-t-elle compris, Ndeye, que son sourire et son amour de mère avaient, en une seconde, illuminé les ténèbres ?
Le rossignol chante et ne sait pas pourquoi, pas plus qu’il ne sait que son chant émerveille le promeneur qui l’écoute.
Parfois, il est vain d’expliquer. Soyons humbles et, parce qu’on aime les gens plus que tout autre chose, efforçons-nous d’écrire l’émotion, la lumière et la joie, puis de transmettre même ce qui nous dépasse, un peu malgré nous, comme le rossignol.

8. mai, 2020
Si Bruno tombe, c'est moi la suivante

« Si Bruno tombe, c’est moi la suivante », a annoncé Leila en entrant dans le bureau.

Elle ne devrait pas être là. Aujourd’hui, d’après le planning, elle ne bossait pas. D’ailleurs, elle est habillée en civil. Elle nous sourit sous son masque. S’assied. Elle a l’air fatigué.

C’est une belle matinée. Par la fenêtre, un soleil printanier entre à flots. On commence à entendre des chants d’oiseaux, et de temps à autre, les mouettes. Le lac est tout près, à quelques minutes à pied.

Mars.

Il fait encore frais, mais c’est la saison où, d’ordinaire, on délaisse le restaurant du personnel, et même les abords bitumés de l’hôpital pour descendre prendre sa pause au bord de l’eau. Les jours rallongent, on a des envies d’extérieur, de promenades le long de la plage. Des envies de terrasses où se retrouver, entre collègues, entre amis, pour un dernier verre après le boulot.

Des envies d’insouciance.

Si Bruno tombe, c’est moi la suivante.

Les urgences, aujourd’hui, sont quasiment vides. Six patients en box, et seulement trois à l’unité Covid, dont deux, sans doute, rentreront chez eux tout à l’heure, pas assez malades encore pour qu’on les garde.

Les maux de dos du lundi, les contrôles de grains de beauté, les je-me-sens-patraque-je-crois-que-je-ne-peux-pas-aller-travailler, les ongles incarnés et les langues qui picotent, étrangement, en ce moment préfèrent… rester chez eux.

Ici, au bord du lac où le printemps tente une approche encore timide, ce n’est pas encore le chaos.

Mais on sait. On se prépare. On a doublé les effectifs, réorganisé tout le service, converti nos lits d’hospitalisation courte en unité dédiée au seul coronavirus. Depuis hier, l’armée est arrivée en soutien. Sur le parking, on a monté des tentes, un hôpital de campagne pour le moment où, ici, on commencera à déborder.

Si Bruno tombe, c’est moi la suivante.

On pourrait presque croire que c’est un jour normal. Le soleil et les mouettes, le rire des infirmières qui prennent un thé en salle de pause. Tout le monde a eu le temps de manger, aucun malade n’a attendu plus de trois minutes avant d’être pris en charge. On travaille dans le calme. On a le temps d’expliquer, de rassurer, de faire le job sans la pression ordinaire d’une salle d’attente bondée et de couloirs débordants de patients. La vague n’est pas encore arrivée.

Elle va venir. On le sait.

Faux calme, précédant l’orage.

On attend. On est prêts. On fera face ensemble.

Une secrétaire, deux infirmières et quatre médecins sont déjà au tapis, confinés chez eux et malades. Le chef de service aussi. Bruno, son adjoint, a pris la direction du service, et Leila est revenue sur son jour de repos, pour assister à la réunion de crise qui avait lieu à midi.

Parce que si Bruno tombe, la suivante, c’est elle.

8. mai, 2020
La vague

Evan a choisi la thématique guerrière. Option la plus fréquente, au moins chez les garçons. Sur la moitié de la feuille A4, une énorme boule rose hérissée de piquants violets figure le virus, combattant à l’épée un soignant petit mais vaillant, dont on ne veut pas douter qu’il sortira victorieux de l’affrontement.

Léa, elle, a donné dans le réalisme. Elle a dessiné une chambre d’hôpital, un lit vide. Elégamment vêtue d’une robe bleue que l’artiste a décorée de dizaines de cœurs minuscules, la patiente pimpante salue le docteur. « Merci, grâce à vous, je suis guérie », dit la bulle au-dessus de sa tête.

Khalid a fait un collage, les lettres du mot MERCI patiemment reconstituées avec des fleurs multicolores en papier-crépon. Lucie, un arc-en-ciel. Svetlana, un cœur qui sourit.

Art naïf, douces preuves d’amour égayant les murs gris, tristes, des urgences, comme les ex-voto dans la nef d’une cathédrale.

Qui sont Evan, Léa, Khalid et les autres ? Des fils et filles de soignants ? De malades ? On n’est pas sûr de vouloir savoir. On préfère penser qu’on ne les connaît pas plus que les dizaines d’anonymes qui envoient, tous les jours, des gâteaux, des pizzas, du chocolat. On sortira de ce foutoir en ayant pris dix-huit kilos, c’est à peu près certain. Mais savoir que, dehors, il y a des gosses qui dessinent, des pâtissiers qui mélangent, qui pétrissent, et des milliers de mains qui, chaque soir, applaudissent en pensant à nous, forcément, ça bouleverse.

Ici, tout a changé.

L’hôpital, peu à peu, est devenu bunker. Les entrées sont filtrées par des gardes en uniforme, on ne circule pas sans badge, encore moins sans masque. Toutes les visites aux patients ont été proscrites, les accompagnants sont tout juste autorisés à déposer leur malade dans le sas des urgences puis on les fait déguerpir, et on les laisse se démerder avec l’attente et la peur de ne pas savoir.

L’angoisse infiltrait les deux camps, au moins les premiers temps.

On était sur la plage, on guettait l’horizon. On attendait la vague, ce putain de tsunami qui avait déjà balayé la Chine, et l’Italie. On savait qu’on allait se le prendre en pleine gueule, on savait juste pas quand. On a activé les cellules de gestion de crise, annulé les congés, repensé tous les services. Les cardiologues, les rhumatos ou les orthopédistes se sont improvisés spécialistes en Infectieux, pneumologues. On s’est mis en ordre de bataille, avec la motivation inquiète qu’ont les troupes de première ligne quand elles sentent que, dans la tête de leurs chefs, les plans d’attaque ne sont pas si au point que ça.

Il faut dire que cette guerre-là, on ne la connaissait pas. On n’avait pas les codes, ni le mode d’emploi. Des patients qui respiraient très bien malgré une radio dégueulasse, d’autres qu’on renvoyait chez eux avec tous les paramètres au vert, prise de sang, imagerie et taux d’oxygène impeccables, pour les voir revenir en SMUR deux heures plus tard au stade de l’intubation, on en a vu passer beaucoup…

On a tâché de s’adapter. On a tâché de comprendre. Pour bien faire, pour être tranquille, il aurait fallu tous les hospitaliser avec l’oxygène et le respi pas trop loin, juste au cas où… Mais parce que ça, c’est pas possible, on garde seulement les vraiment graves et les autres, on les renvoie chez eux, en croisant fort les doigts.

Ce n’est pas complètement satisfaisant, pas simple non plus. Mais c’est comme pour tout… après un moment, même au pire, on s’habitue. On les accueille, on les réconforte, on les soigne et quelquefois même, on les guérit.

Tout a changé. A moins que, dans le fond, tout ne soit comme avant.

Ici on n’est pas à Mulhouse. Pas à Bergame ou dans le Val d’Oise. On garde l’œil sur l’horizon, on guette au loin le moutonnement léger de la mer, l’écume de surface, qui annoncera la vague. On est prêts. Mais jusqu’ici, le tsunami n’est pas venu. Bien sûr, des patients-Covid, on en reçoit tous les jours. On est de plus en plus à l’aise, de moins en moins tendus. On ne comprend toujours pas, mais on s’habitue.

Sûr que le chevalier d’Evan, l’arc-en-ciel de Lucie, les stocks de gâteaux faits maison et puis toi qui applaudis, ça aide à faire le job.

Pour le reste, on improvise. Et franchement, on s’en sort pas si mal.