8. mai, 2020

Long Courrier, semaine #5, Newsletter d'informations internationale - 2 mai 2020

La vague

Evan a choisi la thématique guerrière. Option la plus fréquente, au moins chez les garçons. Sur la moitié de la feuille A4, une énorme boule rose hérissée de piquants violets figure le virus, combattant à l’épée un soignant petit mais vaillant, dont on ne veut pas douter qu’il sortira victorieux de l’affrontement.

Léa, elle, a donné dans le réalisme. Elle a dessiné une chambre d’hôpital, un lit vide. Elégamment vêtue d’une robe bleue que l’artiste a décorée de dizaines de cœurs minuscules, la patiente pimpante salue le docteur. « Merci, grâce à vous, je suis guérie », dit la bulle au-dessus de sa tête.

Khalid a fait un collage, les lettres du mot MERCI patiemment reconstituées avec des fleurs multicolores en papier-crépon. Lucie, un arc-en-ciel. Svetlana, un cœur qui sourit.

Art naïf, douces preuves d’amour égayant les murs gris, tristes, des urgences, comme les ex-voto dans la nef d’une cathédrale.

Qui sont Evan, Léa, Khalid et les autres ? Des fils et filles de soignants ? De malades ? On n’est pas sûr de vouloir savoir. On préfère penser qu’on ne les connaît pas plus que les dizaines d’anonymes qui envoient, tous les jours, des gâteaux, des pizzas, du chocolat. On sortira de ce foutoir en ayant pris dix-huit kilos, c’est à peu près certain. Mais savoir que, dehors, il y a des gosses qui dessinent, des pâtissiers qui mélangent, qui pétrissent, et des milliers de mains qui, chaque soir, applaudissent en pensant à nous, forcément, ça bouleverse.

Ici, tout a changé.

L’hôpital, peu à peu, est devenu bunker. Les entrées sont filtrées par des gardes en uniforme, on ne circule pas sans badge, encore moins sans masque. Toutes les visites aux patients ont été proscrites, les accompagnants sont tout juste autorisés à déposer leur malade dans le sas des urgences puis on les fait déguerpir, et on les laisse se démerder avec l’attente et la peur de ne pas savoir.

L’angoisse infiltrait les deux camps, au moins les premiers temps.

On était sur la plage, on guettait l’horizon. On attendait la vague, ce putain de tsunami qui avait déjà balayé la Chine, et l’Italie. On savait qu’on allait se le prendre en pleine gueule, on savait juste pas quand. On a activé les cellules de gestion de crise, annulé les congés, repensé tous les services. Les cardiologues, les rhumatos ou les orthopédistes se sont improvisés spécialistes en Infectieux, pneumologues. On s’est mis en ordre de bataille, avec la motivation inquiète qu’ont les troupes de première ligne quand elles sentent que, dans la tête de leurs chefs, les plans d’attaque ne sont pas si au point que ça.

Il faut dire que cette guerre-là, on ne la connaissait pas. On n’avait pas les codes, ni le mode d’emploi. Des patients qui respiraient très bien malgré une radio dégueulasse, d’autres qu’on renvoyait chez eux avec tous les paramètres au vert, prise de sang, imagerie et taux d’oxygène impeccables, pour les voir revenir en SMUR deux heures plus tard au stade de l’intubation, on en a vu passer beaucoup…

On a tâché de s’adapter. On a tâché de comprendre. Pour bien faire, pour être tranquille, il aurait fallu tous les hospitaliser avec l’oxygène et le respi pas trop loin, juste au cas où… Mais parce que ça, c’est pas possible, on garde seulement les vraiment graves et les autres, on les renvoie chez eux, en croisant fort les doigts.

Ce n’est pas complètement satisfaisant, pas simple non plus. Mais c’est comme pour tout… après un moment, même au pire, on s’habitue. On les accueille, on les réconforte, on les soigne et quelquefois même, on les guérit.

Tout a changé. A moins que, dans le fond, tout ne soit comme avant.

Ici on n’est pas à Mulhouse. Pas à Bergame ou dans le Val d’Oise. On garde l’œil sur l’horizon, on guette au loin le moutonnement léger de la mer, l’écume de surface, qui annoncera la vague. On est prêts. Mais jusqu’ici, le tsunami n’est pas venu. Bien sûr, des patients-Covid, on en reçoit tous les jours. On est de plus en plus à l’aise, de moins en moins tendus. On ne comprend toujours pas, mais on s’habitue.

Sûr que le chevalier d’Evan, l’arc-en-ciel de Lucie, les stocks de gâteaux faits maison et puis toi qui applaudis, ça aide à faire le job.

Pour le reste, on improvise. Et franchement, on s’en sort pas si mal.